Racines du socialisme au Parti des Travailleurs au Brésil et dans La décision socialiste, de Paul Tillich

Etienne Higuet

Resumo

Raízes do socialismo no Partido dos Trabalhadores e no livro « A decisão socialista”, de Paul Tillich. [1]

Depois de caracterizar brevemente o movimento socialista em perspectiva histórica, estabelecemos um díalogo entre o pensamento que se manifesta na “cultura política” do Partido dos trabalhadores e a reflexão que encerrou, em 1933, a participação ativa de Tillich no socialismo alemão. A discussão gira em torno de três temas: raízes ou fundamentos do socialismo; sujeitos do socialismo; socialismo e justiça (na economia e na política). Para Tillich, o princípio socialista (dinâmico, histórico) enraíza-se no próprio Ser e no ser da humanidade. Inclui três elementos: a força da origem, a destruição da harmonia e a orientação para a exigência ética radical. O objetivo principal do PT é a construção do socialismo democrático, contando com a força de todas as classes exploradas da sociedade. Dos dois lados, assistimos à ampliação da base social do movimento socialista: o conceito de “proletariado” é usado, cada vez mais, num sentido simbólico. Nos projetos econômicos e políticos concretos, em vista de realizar uma maior justiça, encontramos também interessantes pontos de contato, apesar da distância temporal e cultural. Terminamos com algumas observações sobre o futuro do socialismo no Brasil.


D’après le dictionnaire Robert, le socialisme est « toute doctrine d’organisation sociale qui entend faire prévaloir l’intérêt, le bien général sur les intérêts particuliers, au moyen d’une organisation concertée (par opposition à libéralisme) ». Bien plus qu’une doctrine, le socialisme est avant tout um mouvement social e politique, où le souci économique occupe la place centrale. Le point de départ et le moteur de l’histoire est une révolution économique qui assurera l’abondance et la justice dans la distribution des biens, d’où résultera le bonheur conçu comme bien-être pour toute l’humanité.

On peut dénombrer quatre caractères fondamentaux de l’économie socialiste : l’égalisation des situations ; l’appropriation collective des biens productifs ; la gestion démocratique de l’entreprise ; la planification. C’est ce qui s’exprimait, par exemple, dans le pacte d’unité de 1905, qui déboucha sur la fondation de la SFIO en France : « le Parti socialiste est fondé, entre autres principes, sur l’organisation politique et économique du prolétariat en parti de classe pour la conquête du pouvoir et la socialisation des moyens de production et d’échange, c’est-à-dire la transformation de la société capitaliste en une société collective ou communiste ». [2]

Le socialisme surgit et se développe dans un contexte historique de démocratie, laquelle apparaît comme le plus sûr moyen de la liberté et instrument de la justice, entendue avant tout comme justice sociale. Nous en arrivons ainsi à l’éthique, dans son union intime à la politique, sujet de ce colloque. Pour accéder à la transformation des rapports économiques, sociaux et idéologiques, la révolution socialiste doit d’abord conduire à la prise du pouvoir d’État, sous l’hégémonie de la classe ouvrière. Puis, au cours de la transition vers le socialisme, il lui faudra, grâce à la « dictature du prolétariat », détruire un à un les appareils de pouvoir. C’était là, du moins, la vision de la tendance marxiste-léniniste, fondatrice de l’Union Soviétique. Si cette dernière a bien connu la « dictature du prolétariat » - ou plutôt du Parti communiste, qui s’est proclamé porte-parole ou avant-garde de la classe ouvrière – les appareils du pouvoir n’ont jamais été démontés, bien au contraire. De nos jours, tout socialisme encore vivant en contexte démocratique est « réformiste », en ce sens qu’il vise « la conquête progressive et pacifique de secteurs particuliers du pouvoir politique et la satisfaction graduelle de revendications partielles d’ordre exclusivement économique » (Nikos Poulantzas). [3]

Si on veut parler de la situation actuelle du Brésil, on peut exclure d’emblée le socialisme révolutionnaire de type marxiste-léniniste (dont il n’y a plus que des résidus) et s’intéresser avant tout à la principale force politique qui se réclame encore du socialisme : le Parti des Travailleurs (PT), vainqueur des dernières élections présidentielles. On pourrait ajouter la Centrale Unique des Travailleurs (CUT), principale organisation syndicale, liée au PT et divers mouvements populaires.


Le Principe Socialiste


Paul Tillich et les racines du socialisme [4]

La démarche de Tillich est résolument anthropologique : « Il faut rechercher les racines de la pensée politique dans l’être même de l’homme (...). On ne peut comprendre un système de pensée politique sans mettre à jour son enracinement dans l’être humain et social... » (26-27). Il y a d’abord l’origine, ce qui fait émerger le neuf dans le domaine du vivant. Une fois posée, notre origine ne nous lâche plus. Elle s’exprime dans le mythe originel, racine de toute pensée conservatrice et romantique en politique. Ensuite, l’expérience de l’exigence inconditionnée de ce qui n’est pas et qui doit être vient rompre le cycle initié par l’origine : à travers l’homme doit se réaliser quelque chose d’inconditionnellement nouveau. L’exigence – avant tout l’exigence de justice - nous pousse à dépasser l’ambigüité de l’origine vraie et de l’origine réelle, sans abolir l’origine elle-même, ce qui équivaudrait à tarir la source de vie. Cette exigence provient du devoir-être et est le seul vrai pouvoir de l’être. « La rupture du mythe originel par l’exigence inconditionnée est la racine de la pensée libérale, démocratique et socialiste en politique (29). »

C’est dans la perspective anthropologique ainsi démarquée que Tillich se propose de reprendre à nouveaux frais la réflexion sur le principe socialiste, en tant que force qui soutient le socialisme, et cela en opposition au vieux socialisme des dogmes et des idées reçues. Pour lui, « le principe est un concept dynamique qui permet de comprendre les réalités nouvelles et inattendues découlant d’une même origine historique » (34). En effet, mieux que l’ « essence », il rend compte des réalités historiques – notamment des mouvements politiques – dans leur dynamisme, étant en même temps fondement, porteur, critique et juge de sa propre réalité historique. Le principe socialiste sera donc la situation humaine prolétarienne saisie dans son dynamisme. Tillich va montrer que le principe socialiste dépasse et assume simultanément le principe bourgeois, qui dominait la période antérieure.

Le principe socialiste comporte trois éléments, qui doivent toujours être pris ensemble : la force de l’origine ; l’éclatement de l’harmonie ; l’orientation vers ce qui est exigé. L’origine nous renvoie à l’être humain primordial dans le prolétaire, menacé de réification complète par la réification économique tentaculaire du capitalisme. La rupture du lien à l’origine par l’exigence inconditionnée permet l’éclosion du principe bourgeois, qui concrétise la force de l’origine en foi en l’harmonie et au progrès. Mais le Non à la foi bourgeoise en l’harmonie fait surgir le principe socialiste proprement dit, qui dégage un espace pour les forces de l’origine. C’est alors que les trois moments du principe socialiste s’unissent dans le concept ou plutôt symbole de l’attente, qui place le mouvement socialiste en rapport explicite avec le mouvement prophétique, par la rupture du mythe originel et du monde autonome vers l’accomplissement de l’origine dans un avenir promis. « L’attente est tension, orientation vers l’avant. Attendre, c’est tendre vers ce qui n’est pas mais doit être, vers l’inconditionnellement-nouveau, qui n’était pas mais qui advient (115). » Dans la ligne de l’attitude prophétique et de la foi chrétienne, le socialisme se range résolument du côté de l’attente, sans plus compter sur un miracle qui transformerait l´être humain et la réalité historique, par un coup de baguette magique. Et cela, malgré les déceptions et les échecs, malgré la possibilité toujours présente du retour du chaos et de la barbarie.

Par ailleurs, « L’attente n’est pas une attitude subjective. Elle trouve son fondement dans l’impulsion même du devenir. En même temps elle est cette impulsion, à condition toutefois de ne pas se chosifier, de ne pas se transformer en l’utopie d’une ère de plénitude à venir (117). » Elle n’est donc pas non plus un concept purement empirique, visant une chose objective. Ce qui est attendu est en même temps ce qui va venir, indépendemment de l’action humaine et ce qui doit venir, ce qui est exigé et ne peut donc se réaliser que par l’action humaine. C’est pourquoi ce qui est exigé et promis peut aussi être manqué.

Il s’agit d’accomplir, grâce à la force de l’origine, ce qui était visé par l’origine elle-même. L’attente vise l’accomplissement de l’être de ceux auxquels elle s’adresse et, ce faisant, elle veut l’Être dans son pouvoir véritable, avec ses particularités, ses tensions et ses forces d’eros. S’étant soumise à l’exigence éthique et prophétique radicale, l’origine reviendra transformée, sous un nouveau jour, mais sans perdre ses ressources d’énergie. Car « la pure exigence, celle qui s’adresse à l’être à partir de l’au-delà de l’être, n’a en elle-même aucune force. L’exigence ne peut mouvoir la vie si celle-ci ne se meut pas elle-même en direction de ce qui est exigé. Un socialisme dont l’exigence est purement morale est un socialisme qui engendre des utopies, il reste impuissant face aux pouvoirs de la société (120-121). » C’est dans l’être lui-même que le socialisme trouve la promesse de la société sans classes et les forces de lutter contre la situation prolétarienne pour accomplir cette promesse. Pour Tillich, c’était d’ailleurs la vision de Marx, surtout dans sa jeunesse, quand il voulait un être humain achevé, réalisé, accompli.

L’attente humaine porte toujours sur l’au-delà - comme l’attente prophétique - et sur l’ici-bas – comme l’attente rationnelle – en même temps. Les contenus de l’attente socialiste paraissent pouvoir être réalisés par une action rationnelle ou instrumentale. Ce serait le cas, par exemple, de l’égalité, de la liberté et de la satisfaction des besoins. En réalité, ils supposent une transformation radicale de la nature humaine et même de la nature tout court et de ses lois. C’est pour ce motif que l’attente socialiste peut survivre en dépit du changement constant de tous les facteurs prévisibles, tantôt favorables et tantôt défavorables au socialisme. « Le socialisme ressent la « société sans classes » aussi bien comme un symbole au-delà que comme un objet ici-bas, ou mieux : elle n’est ni l’un ni l’autre, elle est animée du va-et-vient, de l’indécision, de l’oscillement propres à la vie réelle (124). »


Le PT et la construction du socialisme


Le premier article du Statut du PT, révisé le six avril 2001, est rédigé comme suit:

Le Parti des Travailleurs est une association volontaire de citoyennes et citoyens qui se proposent de lutter pour la démocratie, le pluralisme, la solidarité, les transformations politiques, sociales, institutionnelles, économiques, juridiques et culturelles, destinées à éliminer l’exploration, l’inégalité, l’injustice et la misère, dans le but de construire le socialisme démocratique. [5]

Le manifeste de fondation du parti (1980 ) déclarait déjà que la démocratie était une conquête de la population laborieuse, des grandes majorités qui construisent la richesse de la nation, enfin du peuple tout entier. Organisées, ces grandes majorités prendront en mains la situation sociale et politique, en vue de construire une société qui puisse répondre aux intérêts des travailleurs et des autres secteurs exploités par le capitalisme. « Le PT naît de la décision des exploités de lutter contre un système economique et politique que ne peut pas résoudre ses propres problèmes, car il n’existe que pour bénéficier une minorité de privilégiés ». Le PT naît de la volonté d’émancipation des masses populaires. La politique est leur activité propre, non seulement à l’heure de voter, mais à tout moment, pour que la démocratie nouvelle surgisse des organisations de base de la société. [6] Le peuple doit contrôler l’économie : décider de l’usage de la richesse produite et des ressources naturelles du pays, au service du bien-être de la collectivité et pas seulement du grand capital national et international. Pour que le pays soit réellement indépendant, il faut que l’État soit dirigé par les masses laborieuses. La société à construire sera égalitaire, sans exploités ni exploiteurs. Le PT, enfin, manifeste sa solidarité avec la lutte de toutes les masses exploitées du monde. [7]

Dix ans plus tard, José Genoino, actuel président du PT, caractérisait la voie à suivre par le parti, après les grandes transformations en Europe de l’Est et en Union Soviétique. Le socialisme à défendre devait être démocratique, humaniste et respectueux du pluralisme, fondant son activité politique sur une conception révolutionnaire de l’émancipation de l’humanité et de l’individu. Il s’articulerait autour de valeurs et non d’une fin absolue déterminée d’avance par une prétendue loi historique. Le PT devrait aussi bien offrir une alternative à la social-démocratie qu’à la voie communiste, les dépassant toutes les deux. Le communisme a produit des sociétés totalitaires et inefficaces. La social-démocratie s’est délivrée du totalitarisme, mais s’est contentée d’administrer le capitalisme. « Le PT doit être un parti neuf, qui sauve en même temps les idées les plus avancées des révolutions bourgeoises et les idéaux généreux des révolutions socialistes. Le PT doit se tourner vers les questions nouvelles, vers le nouveau moment et créer une nouvelle utopie. » [8]

La Lettre au peuple brésilien du 22 juin 2002, coup d’envoi de la dernière campagne électorale, montre que le climat était marqué par l’attente active et l’espoir de changement. La conscience aigüe de l’échec de l’actuel modèle économique et social ne devrait pas conduire au découragement, au négativisme ni à la protestation destructive, puisque la population manifeste déjà son espérance confiante dans les possibilités du pays et sa disposition à soutenir un projet national alternatif. Celui-ci, fondé sur une grande alliance dépassant largement les partis, commencera par des réformes structurelles devant démocratiser et moderniser le pays, le rendant plus juste et plus efficient, en même temps que plus compétitif sur le marché international : réforme fiscale, réforme agraire, réduction des manques en énergie et en logements, réforme de la sécurité sociale et du régime de travail, programmes prioritaires contre la faim et l’insécurité publique. [9] Enfin, le texte intitulé « Conception et lignes directrices du programme de gouvernement du PT pour le Brésil » définit l’attitude nécessaire pour que puisse être exécuté un nouveau modèle de développement économiquement viable, écologiquement soutenable et socialement juste, libre à l’égard des intérêts et des humeurs du capital financier globalisé:

Il faudra oser, rompant avec le conformisme fataliste prétendûment pragmatique, qui détourne de leur but les droits fondamentaux de la population, et récupérant les valeurs éthiques que ont inspiré et inspirent toujours les luttes historiques pour la justice sociale et pour la liberté. Il sera nécessaire, de même, d’évaluer objectivement les limites et les potentialités de l’actuel cadre socio-politique et économique du pays, pour éviter un volontarisme susceptible de frustrer le projet de transformation de l’économie et de la société brésiliennes. [10]


Les Sujets Du Mouvement Socialiste

Dans la discussion avec le marxisme qui suit la définition du principe socialiste, Tillich revient sur la question de la dialectique historique qui polarise l’exigence avec la réalité ou la situation. Comme aujourd’hui le PT, il refusait clairement le déterminisme économique et politique reconnu par le marxisme-léninisme. Il ne pouvait être question de

soumettre l’agir humain, y compris la lutte en faveur du socialisme, à certaines constatations sur la situation sociale du temps présent, sur le partage des forces, sur les tendances économiques et sur la victoire prévisible de tel ou tel groupe. L’agir socialiste se sent assuré de concorder avec le sens de l’histoire et son impulsion. Car il y va pour lui de l’accomplissement de l’origine dans le but, à partir de la situation présente. Il est le mouvement prophétique du temps présent, parce qu’il se soumet à l’exigence de justice. La théorie a pour seule tâche de déployer cette dimension, tant dans ses fondements, comme on l’a fait jusqu’ici, que dans les faits, comme Marx l’a tenté (133).

Il privilégiait également la « situation prolétarienne » comme lieu historique de la rencontre entre la réalité et l’exigence socialiste, car le prolétariat

se situe du côté négatif de la société. Il fait directement, par sa seule existence, l’expérience de l’injustice de l’ordre social. Il y réagit immédiatement, et son attente est elle aussi immédiate, il fait l’expérience de la tension vers le nouvel ordre de choses, vers la justice. (...) L’exigence socialiste et l’être historique ne font qu’un dans la connaissance et l’action du prolétariat (134).

En même temps, il doit y avoir une révision de la notion de prolétariat elle-même, comme étant la classe qui se constitue comme telle à travers le socialisme et qui construit celui-ci. Dans une section antérieure de la même oeuvre, Tillich caractérise le concept de prolétariat comme un type idéal et comme un concept existenciel, acquis dans l’expérience de la lutte prolétarienne. Ainsi, le prolétariat est-il tout autant une création du socialisme que le socialisme est une création du prolétariat. C’est le résultat d’une relation dialectique existentielle.

Le socialisme exprime la volonté du prolétariat d’aller au-delà de soi, (...) au sens de la venue d’un être humain nouveau, d’une société humaine nouvelle. Cette forme d’être prend le nom symbolique de société sans classes. Par cette volonté et cette attente, le prolétariat s’insère dans des enchaînements historiques qui transcendent de beaucoup son être particulier (84).

Dans la conclusion de la Décision socialiste, Tillich reprend l’idée marxiste que c’est au prolétariat industriel qu’il revient de porter le socialisme, « car c’est toujours lui qui détient la clé de la présente situation sociale, parce qu’il en partage plus manifestement le côté négatif ». Mais « il faut contester l’affirmation selon laquelle seul le prolétariat lutte pour la victoire du socialisme. (...) Il n’est pas condition suffisante. (...) La situation présente oblige le socialisme à recourir aux forces proches de l’origine. Actuellement, il ne peut vaincre sans elles (169-170). » Il ne peut toutefois pas se laisser absorber par elles. Seule la constante remise à jour de l’attente prophétique peut sauver le socialisme.

Dans l’article de 1931 intitulé « Principe protestant et Situation prolétarienne», Tillich allait jusqu’à évoquer la possibilité pour le prolétariat de perdre sa mission universelle, comme cela s’était passé dans le cas du protestantisme historique :

Il peut arriver éventuellement que le prolétariat perde sa vocation à surmonter la société de classes. Cette vocation doit s’éprouver dans la lutte, et selon Marx il reste possible que le prolétariat ne veuille pas s’y prêter et qu’advienne ainsi le chaos social. Mais cette possibilité ne contredit pas la nécessité dialectique universelle, qui achemine vers son terme l’histoire de l’humanité comme histoire de classes. [11]

L’histoire du mouvement socialiste a confirmé l’intuition de notre auteur. Déjà la révolution chinoise et la révolution cubaine ont montré que le sujet de la « situation prolétarienne » et de la construction du socialisme ne pouvait être réduit au seul prolétariat industriel urbain. Suivant la tendance générale, le PT modifie et élargit la notion de prolétariat en l’étendant à tous les « exploités » du capitalisme et aux masses populaires en général. Le « Manifeste de fondation » énumère divers sujets : ouvriers de l’industrie, salariés du commerce et des services, fonctionnaires de l’État, habitants de la périphérie, travailleurs indépendants, paysans, ouvriers agricoles, femmes, noirs, étudiants, indiens et autres secteurs exploités. [12] José Genoino critique la notion de « dictature du prolétariat » parce qu’elle conduit à concevoir l’Etat dans le socialisme de façon particulariste, comme étant voué aux intérêts corporatifs d’une classe qui serait porteuse d’une « mission universelle ». Le résultat est souvent une dictature contre toutes les classes, y compris le prolétariat, caractérisée par l’élimination des libertés, la censure, la répression, bref, l’absence complète de démocratie. Il en résulta aussi l’absolutisation du rôle du parti politique unique, qui a fini par commettre, dans un grand nombre de pays, les pires atrocités contre les travailleurs eux-mêmes. [13]

Comme la théologie de la libération latino-américaine, le PT revient à la notion (biblique et prophétique) de peuple, tant décriée par le marxisme à cause du nationalisme et de l’alliance de classes implicites qu’elle peut contenir. Elle devient synonyme des masses populaires ou des secteurs exploités de la société, qui regroupent l’immense majorité de la population. Elle permet aussi de défendre l’indépendance économique, politique et culturelle nationale face au processus de globalisation dominé par les États-Unis. Voyons, par exemple ce qu’écrit une des têtes pensantes du parti :

les actions destinées à participer à la construction d’un monde socialiste préssuposent, avant tout, la fin de toute crainte d’avoir le peuple comme sujet politique ; on doit amplifier au maximum la participation du peuple dans les décisions. En ce sens, je me sens en consonance avec la proposition de réfléchir sur et fomenter la création de sphères publiques n’appartenant pas à l’État. Les expériences de Budget Participatif créent des instances en tendance vers l’institutionnalité. La forme actuelle de représentation parlementaire elle-même se trouve mise en échec. [14]

Notons que c’était aussi le cas de Tillich, soucieux de préserver l’enracinement du socialisme dans la culture et les traditions des peuples. C’était la confirmation de la force de l’origine : Le sol, le sang, la tradition, le groupe social, tous les pouvoirs originels se trouvent réunis dans la nation. C’est pourquoi la prophétie recourt elle aussi à l’idée de peuple (...), afin de le rompre et de le confirmer tout à la fois. Toujours la prophétie a en vue l’humanité, mais toujours aussi elle part du peuple, préservant par le fait même l’unité de l’origine et du but, ce qui est tout à fait typique d’elle. (...) Le socialisme doit prendre racine dans le peuple, afin d’y imposer peu à peu sa présence. Fidèle à cet appel, il doit prendre fait et cause pour le peuple (...). Mais (...)aux tensions de pouvoir des peuples, il doit opposer un but englobant, l’idée d’humanité (160 ).

Le critère du caractère prophétique de l’attente socialiste sera l’exigence inconditionnelle de justice, au sein et en dehors du peuple concret.


Le Socialisme et Justice

L’exigence radicale qui anime l’attente socialiste est une exigence éthique de justice. Pour Tillich, « La justice n’est pas un idéal abstrait flottant au-dessus de l’être, elle est l’accomplissement d’un être originel, l’accomplissement de ce qui est visé dans l’origine de l’être (149-150). » Elle est le vrai pouvoir de l’être. Les mouvements prophétiques ont pour mission, à chaque époque, de démasquer les ambigüités de l’origine, caractéristiques du temps présent, et de lutter en faveur d’une plus grande justice. Seul le prolétariat ( que nous entendons au sens large) est capable de véhiculer et d’imposer la justice pour cette époque et dans cette situation sociale, car lui seul fait l’expérience de la tension vers le nouvel ordre de choses.

La justice, telle qu’elle est comprise aujourd’hui par le PT, se manifeste surtout sous la forme d’ »inclusion sociale ». Celle-ci constitue un chapitre important du programme de gouvernement. Cela concerne essentiellement trois objectifs:

l’inclusion de 53 millions de brésiliens, citoyens de seconde classe, qui survivent dans des conditions de précarité extrême, sans accès aux biens et services essentiels pour un minimum de dignité dans la vie ; la préservation du droit au travail et à la protection sociale de millions de salariés, petits et moyens propriétaires ruraux et urbains, inactifs aux faibles revenus et jeunes qui cherchent à entrer sur le marché du travail (tous menacés par les tendances à l’exclusion du modèle économique actuel) ; l’universalisation des services et droits sociaux de base, y compris l’élévation progressive de la qualité des services prestés et la participation croissante de la population dans leur gestion. [15]

Priorité sera donnée à la production de biens de consommation populaire, surtout à l’alimentation. Dans ce but, la réforme agraire et l’appui à l’agriculture familiale sont des instruments fondamentaux. L’habitation populaire et l’éducation – en particulier l’éradication de l’analphabétisme – viennent tout de suite après. Une attention spéciale sera donnée à la mise en valeur de la culture nationale et des cultures régionales (c’est une question d’identité à préserver), au système de santé publique et à la sécurité face à la violence. L’inclusion exige aussi l’abolition de toutes formes de discrimination : violence contre les femmes, les enfants et adolescents ; discrimination économique et sociale, ainsi que violence contre noires et noirs. Il faut aussi créer des conditions réelles pour atteindre l’égalité de traitement pour les groupes sociaux les plus discriminés, comme les femmes, la population noire et indigène, les homossexuels, les porteurs de handicap etc. Bref, l’inclusion sociale ne peut pas attendre les résultats de la croissance économique et de la distribution subséquente des richesses, mais doit être l’objet d’un ample programme intégré, regroupant les diverses initiatives, comme l’institution d’un revenu minimum et les aides à la scolarité. N’oublions pas, enfin, l’éradication de la faim, grâce au fameux programme de Fome Zero. [16]

La justice doit s’effectuer dans les deux sphères principales de la vie sociale : l’économie et la politique. C’est ce que nous allons maintenant examiner.


L’économie socialiste

Dans la Décision socialiste, Paul Tillich préconise de remplacer le libre jeu des forces par une planification consciente : « Les forces irresponsables qui surgissent en sol libéral doivent être supprimées par un pouvoir central, responsable et fondé démocratiquement (80). » L’idée libérale de l’économie : l’absolutisation des lois du marché et de la libre concurrence, doit être remplacée par une planification centrale. Celle-ci ne peut toutefois pas supprimer la rationalité de l’économie, mais doit la remettre dans les mains de l’homme. Comme la société renferme un grand nombre de groupes de pouvoir et d’intérêts particuliers, l’idéal d’harmonie ne pourra jamais être atteint. On pourra s’en approcher par un retour aux pouvoirs de l’origine, par une direction économique fondée sur l’association et l’équilibre entre les groupes de pouvoir. Nous pouvons traduire cela par les notions de négociation et d’alliances, dans le contexte d’une planification décentralisée et participative (106-108).

Qui sera le porteur de cette planification ? Pour Tillich, « c’est la volonté économique des groupes porteurs du socialisme, donc avant tout celle du prolétariat, qui donne sa forme et son orientation à l’économie socialiste (163). » Il explicite cette idée dans quatre domaines : la question des besoins ; l’attitude à l’égard du progrès technique ; l’attitude à l’égard du travail ; le rapport qu’entretient l’économie liée à l’origine avec l’économie mondiale. En premier lieu, l’économie libérale suscite l’expansion illimitée des besoins. Cela n’arrivera plus dans le socialisme, car la planification partira des besoins réellement existants et de leur urgence sociale. En outre, le nivellement des revenus conduira à la standardisation des besoins et la place accordée aux groupes proches de l’origine favorisera l’émergence de traditions de besoins, ce qui permettra de les orienter.

Deuxièmement, le socialisme devra prendre des mesures centrales pour concilier la rationalisation technique – principal facteur de la crise – et ses possibilités économiques d’absorption par le marché. C’est la volonté sociale qui doit décider de l’usage à faire des retombées du progrès technique. Troisièmement, « dans la société socialiste, le travail doit être libre de la domination qui lui est aujourd’hui imposée sous la forme d’une alternance entre l’obligation illimitée et l’empêchement total de travailler (166). » Le travail doit retrouver son sens, qui est de servir l’homme au lieu de le détruire. Tillich ne méprise pas la technique, qui peut libérer les hommes des fonctions purement mécaniques, au nom d’une vision romantique de l’activité humaine. Une nouvelle forme du travail permettra au travailleur de comprendre l’ensemble du processus de production auquel il participe, y compris ce qu’il signifie pour la communauté humaine. Peut-être même l’opposition des classes pourra-t-elle disparaître...Enfin, quatrièmement, « l’attitude prophétique prend parti pour des horizons supranationaux, y compris au plan des échanges économiques (167). » L’exigence de justice concerne le peuple étranger, aussi bien que le propre peuple. « Le but de l’ordre économique mondial est d’unifier l’espace économique mondial et d’utiliser rationnellement les possibilités productives terrestres presque illimitées, au profit de l’humanité et de tous ses groupes (ibid.). » Mais tout échange doit partir d’une base, d’un sol, d’une tradition économique ou, en d’autres termes « l’espace n’est réel que sous la forme d’espaces particuliers, ayant chacun leurs forces originelles, et qu’il faut aussi affirmer (ibid.). » Cela porte aujourd’hui le nom de globalisation ou mondialisation. Tillich croit finalement « qu’il reste possible de maintenir l’économie libre – le libre marché – au sein des formes productives qui ne créent pas de positions de domination dans la société, tout en évitant une bureaucratisation de l’ensemble de la société (168). »

L’histoire du « socialisme réel » a montré que toutes les tentatives d ‘établir une planification centralisée ont été vouées à l’échec. Il n’y a, en effet, pas de solution magique pour résoudre les quatre problèmes, toujours d’actualité, mentionnés par Tillich. Le plus grand défi posé à l’économie socialiste est sans doute d’orienter la production et la distribution dans le sens d’une plus grande justice, tout en reconnaissant l’absence d’alternative à la régulation par le marché.

Allons maintenant du côté du PT. Il n’hésite pas, dans son programme, à naviguer à contre-courant des actuelles tendances néo-libérales, en prônant un renforcement du rôle de l’État dans l’économie, sans qu’il puisse se contenter de favoriser l’expansion et la lucrativité des activités privées et de préserver les conditions de reproduction du capital financier globalisé. Les privatisations ont affaibli l’infra-structure et compromis la compétitivité et le potenciel de croissance de l’économie nationale. L’État brésilien a perdu une grande partie de son autonomie dans la formulation et la gestion de la politique économique. Sa dépendance à l’égard des capitaux externes a augmenté et le projet de l’ALCA (Association de libre commerce des Amériques) – au stade actuel des discussions – ne fera qu’aggraver le déséquilibre avec les États-Unis. Ce serait la globalisation sous l’hégémonie nord-américaine. Il devient aussi de plus en plus nécessaire de contrôler les mouvements des capitaux spéculatifs. Bien sûr, il n’est plus question pour l’État d’assumer le gros de la production ni d’exercer une planification centrale. Son rôle sera plutôt de stimuler et de contrôler. Une de ses tâches prioritaires sera de libérer l’administration publique de la corruption et de la rendre plus efficace. [17]

Nous voudrions ici mettre en exergue deux tendances relativement neuves dans les projets du PT : l’appui offert aux entreprises auto-gérées, comme les coopératives de production et aux nouvelles formes d’économie solidaire, telles que les coopératives de crédit et les banques du peuple ; les clubs d’échanges et autres institutions similaires ; la gestion participative des budgets aux niveaux local, régional et national. Dans le premier cas, on pourrait profiter des « semences socialistes » qui existent déjà depuis pas mal de temps, les soutenant et les organisant au sein d’un vaste mouvement politique et culturel socialiste. Dans ce sens, peut-être pourrait-on s’inspirer du modèle du Mouvement des Travailleurs Ruraux Sans Terre (MST), qu’on voit, une fois la terre conquise, organiser ses unités de production en forme de coopératives. Le plus intéressant étant qu’après avoir obtenu son lopin de terre, le nouveau propriétaire maintient ses liens avec le mouvement et que celui-ci développe son action sur les divers plans de la culture : politique, économie, éducation, animation sociale etc. Le second type d’initiatives, le budget participatif, a déjà été mis en pratique dans plusieurs administrations du PT, surtout municipales et régionales, en particulier dans l’État du Rio Grande do Sul, dont la capitale est Porto Alegre, siège du Forum social mondial au cours des trois dernières années. [18]

Tout cela montre que la nouvelle manière de réguler l’économie socialiste – démocratique et participative – sera nécessairement explicitement politique, favorisant le dialogue et la négociation entre les intérêts, perceptions et préférences différentes. On va jusqu’à parler d’une sorte de « parlement économique » issu des divers secteurs d’activité, dont le rôle serait notamment d’élaborer des politiques fiscales et de crédit et de réunir les connaissances nécessaires aux prises de décision impliquant des effets à long terme. Il s’agirait surtout d’harmoniser les plans particuliers des firmes, des familles et des gouvernements. [19] Il faut aussi repenser la question proprement politique de la démocratie. C’est ce que nous allons faire dans la section suivante.


La démocratie socialiste

Pour Tillich, le contrôle démocratique du pouvoir est une exigence de la justice. Le socialisme ne peut renoncer ni au pouvoir – qui émane, en fin de compte, de la vie et de l’être lui-même – ni à la démocratie. C’est dire que le socialisme devra « mettre en évidence les groupes porteurs du socialisme, les désigner comme groupes de pouvoir responsables, mais en même temps les soumettre au contrôle démocratique ; il faut conjoindre responsabilité et limitation (151). » Le principe démocratique est surtout un principe correctif : il s’agit de soumettre les pouvoirs réels à la critique de l’exigence de justice, à partir de tous les groupes existants dans la société. Le caractère correctif fait la légitimité de la démocratie et constitue son élément prophétique. La démocratie ne peut construire, car elle doit partir des forces de l’origine, mais elle peut orienter la construction. « L’État socialiste doit s’ériger à travers les tensions entre les forces originelles, qui sont la base de l’édifice social, et le correctif démocratique, qui soumet la société à l’exigence de justice (ibid.). »

Sur le plan politique, le PT propose en premier lieu de revitaliser les échelons intermédiaires (États et Municipalités) du système fédéral et de dépasser définitivement le « patrimonialisme » (confusion des intêrets publics avec les intérêts privés) en vigueur depuis la conquête portugaise du XVIè siècle. La concentration du pouvoir dans la figure présidentielle et la pratique traditionnelle des élites (clientélisme et échange de faveurs) exclut, en effet, la participation de la population aux prises de décision politiques. [20] Le « volet démocratique » du Programme de Gouvernement commence par le paragraphe suivant :

Le modèle de développement commandé par le gouvernement démocratique et populaire s’appuiera sur un nouveau contrat social, fondé sur un engagement stratégique pour les droits de l’homme, en défense d’une révolution démocratique dans le pays. L’alternative proposée représentera une rupture avec notre héritage de dépendance externe, d’exclusion sociale, d’autoritarisme et de clientélisme et, simultanément, avec le néo-libéralisme plus récent. Cela impliquera, en conséquence, une lutte pour l’hégémonie, dans laquelle l’affirmation de valeurs radicalement démocratiques sera opposée, d’un côté, à la culture politique et aux pratiques du clientélisme, de la conciliation, de la privatisation du bien public et, de l’autre, à la culture mercantile qui articule des valeurs et détermine des attitudes individualistes et « consommatrices », y compris parmi les groupes exclus et opprimés eux-mêmes. [21]

Pour réaliser ce programme, la gestion participative sera une dimension fondamentale de la reformulation des relations entre l’État et la société et de l’articulation de la démocratie participative avec la démocratie représentative. Parmi les mesures concrètes envisagées, on cite : l’implantation du budget participatif au niveau central de la fédération ; les divers conseils thématiques et sectoriels (travail, éducation, environnement etc), y compris en vue du contrôle public des entreprises de l’État et des concessionnaires de services publics ; la reformulation par la base des agences nationales de régulation (énergie, communications, transports etc), intégrant des représentants des consommateurs ; des institutions comme les chambres sectorielles (par exemple, dans le secteur de la production automobile), vouées à l’élaboration, négociation et exécution de politiques industrielles ou sectorielles ; gestion participative des fonds publics etc. [22]

Le projet de radicaliser la démocratie à partir de l’expérience de formes de participation plus « directes » s’inscrit dans la ligne de la critique déjà ancienne des insuffisances du système représentatif. Entre les périodes électorales, les représentants du peuple sont livrés à eux-mêmes et ne rendent que trop rarement des comptes sur leur action au parlement ou au gouvernement. Il faut donc inventer des formes de contrôle et de participation pendant les périodes intermédiaires entre deux élections. Une des questions cruciales dans ce domaine est celle du monopole de l’information, dominée et manipulée par de puissants groupes économiques non soumis à des exigences de responsabilité. Une des principales figures du PT, Tarso Genro, ancien maire de Porto Alegre, établit cinq principes de base pour la reformulation des institutions politiques :

  1. Une structure parlementaire d’une seule chambre, dont les mandats pourraient être cassés en dehors de la période électorale, sur la base de la manifestation d’un certain pourcentage, déterminé par la loi, de la population.
  2. Des structures locales, regionales et nationales, formées à partir de formes directes de participation, pour l’élaboration, en collaboration avec les Exécutifs, du budget public. Ces structures contrôleraient également l’exécution de la loi budgétaire, ayant droit de veto sur certaines décisions de l’Exécutif qui, de son côté, pourrait recourir à la représentation parlementaire.
  3. Un Pouvoir Exécutif formé par élection directe, avec prévision par la constitution de consultations périodiques à la population (un an, par exemple) pour confirmer ou non le temps prévu pour les mandats.
  4. Un Pouvoir Judiciaire soumis, dans ses diverses instances, au contrôle externe sur son efficience et ses actes administratifs, à l’exclusion des décisions judiciaires proprement dites.
  5. Un Conseil permanent de Démocratisation de l’Information, désignés par les trois pouvoirs et les partis politiques, formé d’élus en majorité dans les États de la Fédération, en vue de veiller à la liberté de l’information, au livre transit d’opinions, au respect des normes éthiques dans les médias etc. [23]

Il s’agit évidemment d’idées qui doivent être précisées et longuement débattues. Elles ont le mérite d’indiquer une direction qui est, je le crois, en consonance profonde avec les principes fondamentaux du socialisme.


Épilogue

L’analyse de divers documents, qui résument les bases doctrinales du Parti des Travailleurs et de son programme de gouvernement a montré qu’il adhère toujours aux principes fondamentaux qui inspirent le mouvement socialiste depuis ses origines, du moins de la manière comme l’entendait Paul Tillich, philosophe, théologien protestant et militant socialiste dans les annés trente du Xxè siècle. Dans les deux cas, il s’agit d’un socialisme d’orientation humaniste, éthique, démocratique et pluraliste. Le dogmatisme de l’orthodoxie marxiste a été abandonné, surtout en ce qui concerne l’acceptation de l’économie de marché, l’arrivée au pouvoir par des élections libres, la définition et le rôle du prolétariat et des organisations ouvrières. Le PT agit toujours de mode prophétique et critique face à l’idolatrie de l’argent, du capital et du marché. Il ne renonce pas à déconstruire le système capitaliste exploiteur et oppresseur et se dispose à remettre toujours sur le métier le projet d’une société et même d’une humanité nouvelle. Ainsi prend-il position clairement contre les excès de la déréglementation néo-libérale et de la globalisation à l’américaine.

Il donne la priorité aux classes défavorisées de la société, dans le but de les rendre protagonistes, de déterminer les prises de décision dans les domaines économique, politique, social et culturel. Pour cela, il ne méprise pas la force des organisations populaires et les campagnes de mobilisation. C’est qu’il faut toujours alimenter l’attente et l’espérance. Il ne se résigne pas à l’exaltation de l’individualisme, qui maintiendrait intacte la loi du plus fort dans les relations humaines. Il fait toujours passer les valeurs de justice, solidarité et dignité humaine avant celle du profit. Il rejette toute tentation totalitaire d’une « dictature du prolétariat » et d’une direction centralisée de l’économie. Ainsi appuie-t-il toutes les formes viables d’économie solidaire. Il prétend, enfin, défendre et revitaliser les traditions culturelles et spirituelles qui constituent l’identité nationale : à partir des « forces de l’origine », il donne valeur aux différences et au dialogue entre elles. Ne se fixant pas sur des utopies doctrinaires illusoires, il critique le « volontarisme » et se montre réaliste par rapport aux conditions effectives de la division et de l’exercice du pouvoir. Pour ce motif, il a bien vu la nécessité de former une « grande alliance » pour mener à bien le programme de réformes de base qu’il prétend réaliser.

Il manque peut-être un peu de symboles mobilisateurs: en plus du « peuple » et de la « société sans classes », il n’y a guère que la personnalité charismatique du président Lula. Tillich attirait l’attention sur ce point dans La décision socialiste. C’était une conséquence du fondement religieux du socialisme, de la foi socialiste et de ses racines dans l´être humain (98). Pour Tillich, le socialisme, en reprenant la vision de l’homme bourgeois, aurait permis le mépris de la personnalité charismatique, de ces hommes (et femmes !) investis de force symbolique, de puissance d’être, d’hommes et femmes capables de susciter l’eros et le dévouement. Et, pour cela, le mouvement socialiste aurait si peu de symboles convaincants à proposer à son action et à son intuition (93).

Par ailleurs, depuis que le PT est au pouvoir au sein d’un gouvernement de coalition, de nombreuses critiques se sont élevées d’un peu partout et, en particulier, de la bouche de militants socialistes de longue date, dont plusieurs avaient participé à la fondation du parti. Certains parlent de trahison et d’abandon des idéaux socialistes les plus enracinés dans le mouvement. Une dissidence s’est amorcée au sein du parti, que les responsables voudraient encore résorber à partir des vieux réflexes du « centralisme démocratique ». Trop de concessions auraient été faites au marché tout-puissant (par exemple, le choix du président de la banque centrale et l’autonomie relative accordée à cet organe, le respect des engagements pour le paiement de la dette extérieure etc) et aux alliés de la « base gouvernementale ». Le programme « faim zéro » ne serait mis en oeuvre que très lentement, dans une perspective encore trop « assistentielle », sans susciter suffisamment la prise de parole et de responsabilité des principaux intéressés. Le chômage a encore augmenté et les revenus du travail auraient baissé de près de vingt pour cent en un an. Le gouvernement négocie l’ALCA en position de faiblesse avec les États-Unis. Il irait jusqu’à pratiquer la politique de clientèle et d’échange de faveurs. La gestion participative ne serait toujours qu’un beau rêve... Surtout les grandes réformes proposées – jusqu’à présent, celles de la sécurité sociale et de la fiscalité – s’inscriraient dans le droit fil de la pensée capitaliste néo-libérale. On ferait, par exemple, la part belle à des fonds de pension gérés par des institutions privées et on ne respecterait pas les droits conquis de haute lutte par les fonctionnaires de l’État. Tout cela est trop complexe pour être traité ici en quelques mots et cela dépasse de loin notre propos. Il est en tout cas trop tôt pour émettre des jugements catégoriques. Maintenons l’espoir que le mouvement socialiste pourra toujours redresser le cap et diriger les forces de l’origine vers de nouveaux objectifs inspirés par le principe socialiste, éthique et prophétique, qui s’enracine dans l’être-même de l’humanité.

Etienne Higuet

Professeur à l’Université Méthodiste de São Paulo, Brésil.

ethiguet@uol.com.br


[1]Uma versão mais breve desse texto foi apresentada no XV° Colóquio internacional da Associação Paul Tillich de expressão francesa, em Toulouse (França), de 23 a 25 de maio de 2003.
[2]Voir: LABROUSSE, E. Socialisme, in : Encyclopaedia Universalis, vol. 21, Paris, 1990, 121-124.
[3]Voir: POULANTZAS, N. Le Pouvoir socialiste, in : Idem, 133-135.
[4]Nous renverrons avant tout au principal ouvrage de Tillich sur ce thème : La décision socialiste, in : TILLICH, P. Écrits contre les nazis (1932-1935), Paris/Genève/Québec, Le Cerf/Labor et Fides/Presses de l’Université Laval, 1994, 17-170. Les pages auxquelles nous renvoyons sont indiquées entre parenthèses.
[5]Disponible sur le site http://www.pt.org.br, link Arquivos.
[6]Notons qu’il s’agit de l’unique grand parti de ce type au Brésil. Les autres ne sont que des regroupements momentanés autour de personnalités connues, en vue de concourir aux élections.
[7]Manifesto. Texte disponible sur le site http :www.fpabramo.org.br/, link Arquivos.
[8]GENOINO, J. Repensando o socialismo. São Paulo, Brasiliense, 1991, 24-25.
[9]Carta ao povo brasileiro. Même site, même link.
[10]Concepção e diretrizes do programa de governo do PT para o Brasil. Même site, même link.
[11]TILLICH, P. Christianisme et socialisme, Paris/Genève, Québec, Le Cerf/Labor et Fides/ Presses de l’Université Laval, 1992, 435.
[12]Sous le premier sous-titre: “Nascendo das lutas sociais”.
[13]Op. cit., 25-26. Le même auteur professe aussi sa foi dans les valeurs fondamentales du socialisme, qui sont la liberté, la solidarité et l’égalité. Toutefois, cette dernière exige le respect des différences, contrairement à l’idée d’égalitarisme communiste. L’égalité sociale absolue est une utopie dangereuse, car elle part de préssupposés erronés, comme, par exemple, celui de l’ »homme nouveau » communiste, sans ambitions ni défauts.
[14]RODRIGUES, E. Comentários. In: Socialismo em discussão – Instituições políticas no socialismo, São Paulo, Fundação Perseu Abramo, 2001, 27.
[15]Concepção e diretrizes..., texte cité, n° 27.
[16]Voir, pour tout ceci, le document Concepção e diretrizes..., n°s 34 à 44.
[17]Concepção e diretrizes..., n°s 4 à 9.
[18]Voir : SINGER, P. Economia socialista, São Paulo, Fundação Perseu Abramo, 2000, 38-49.
[19]Id., 38 et 44. Dès les premiers jours de son administration, le gouvernement du président Lula a convoqué un « Conseil économique et social » constitué de personnalités du monde politique, du monde économique (entreprises et syndicats) et d’autres organisations de la société civile. N’étant pas élu et n’ayant pas, jusqu’ici, de pouvoir délibératif, ce conseil n’a guère pu démontrer son efficacité.
[20]Concepção e diretrizes..., n°s 14 a 21.
[21]n° 64.
[22]n°s 73 à 75.
[23]GENRO, T. Instituições políticas no socialismo, op.cit., 18-19.